LE « CRACK »

L’une des interrogations la plus répandue chez mes patients est celle qui concerne le « craquement » articulaire et ses conséquences.

J’aime leur demander ce qu’ils en pensent avant de répondre.
J’ai entendu les explications les plus farfelues depuis le début de ma pratique ! Du simple frottement articulaire à la micro-fracture qui donnait une image très mauvaise et dangereuse de la manipulation. Il est pourtant très (très, très) rare qu’une manipulation finisse par créer des problèmes, lorsqu’elle est réalisée par un professionnel. La prise en charge ostéopathique empêche ce genre d’accident grace à la connaissance de l’état de santé du patient et de ses antécédents. Lorsque le patient présente un risque quelconque de complication, les techniques dites structurelles (technique de crack) sont strictement contre indiquées.

Le manque de réponses a longtemps été un problème, même pour les thérapeutes qui ne pouvaient pas visualiser convenablement la réalité de ce qu’il se passe dans les articulations par manque d’outils et moyens de recherche dans le domaine.

Dans la réalité du cabinet, chez les patients, on trouve deux types réactions : les patients qui disent «je n’aime pas, je ne veux pas » et en face ceux qui trouve que « ca fait du bien, j’ai besoin de ça ».

Mais alors que se passe-t-il réellement ?

Certaines recherches ont permis d’émettre des hypothèses depuis longtemps mais c’est en 2015 que la réponse la plus claire a été donnée, par de chercheurs de l’université d’Alberta au Canada (lien dans la biblio) :
Ces chercheurs ont pu visualiser le mécanisme articulaire sous IRM et ont mis en avant la formation d’une bulle de gaz à l’intérieur de l’articulation, dans le liquide synovial. Ce gaz est un mélange de dioxyde de carbon, d’oxygène et d’azote, composants qui se trouvent déjà dans l’articulation mais de façon disséminée. C’est le phénomène de cavitation qui va mener les micro-bulles formées avec ces trois gaz à se regrouper pour former un seul et même volume de gaz dans l’articulation.

Vidéo de la cavitation articulaire à l’IRM.

C’est la présence de cette bulle qui va donner la sensation de flottement local, en créant un amortie dans l’articulation. C’est la fameuse sensation de se sentir « plus grand » ou plus « léger ». Mais il faut en profiter rapidement car cela ne dure pas, la bulle va se dissiper en 20 minutes, c’est la période réfractaire. Durant ce temps il est impossible de faire craquer de nouveau l’articulation car le mécanisme gazeux ne peut pas se reproduire tant que la bulle est présente.

Peut importe le lieux de la manipulation articulaire le mécanisme est identique tant que le bruit de craquement concerne une articulation (il arrive parfois que le bruit et la sensation soient liés à un ressaut tendineux sur un un os).
C’est notamment le cas au niveau de la hanche : beaucoup de patients me parle de craquement de la hanche lors d’une extension, souvent lorsqu’ils allongent la jambe alors qu’ils sont allongés ou lorsqu’il font des exercices spécifiques au sport.
Cette sensation est en réalité souvent liée au passage du tendon d’un muscle appelé le psoas-iliaque (un article sur ce muscle est prévu) qui s’insere en sur un volume osseux du fémur appelé le petit trochanter et frotte contre lui avec une « phase de retenu », un peu comme une corde d’arc retenue et que l’ont lâche subitement.
Ce phénomène n’est pas dangereux, le tendon est largement capable de résister à ce phénomène de façon passagère. C’est surtout la sensation et le bruit qui pose problème au patient. En travaillant sur le muscle nous pouvons limiter la gène mais il faudra identifier ce qui a créer la tension nécessaire à l’apparition de la gène et la traiter.

Pour identifier un reel craquement tel que je ai décrit avant, il faut se concentrer sur le bruit émis lors du mouvement. Un vrai craquement articulaire fait un bruit aiguë peut importe l’endroit ou il a lieu alors que les frottement tendineux sont plutôt grave et sourd.

Mais ça déforme les articulations non ?

En fait, il n’existe aucune preuve qui permet de dire que faire craquer une articulation peut mener à quelconque pathologie articulaire.
Donald Unger, un allergologue américain à voulu donner tord à sa mère et sa femme qui lui disaient qu’il finirait par avoir de l’arthrite s’il continuait à faire craquer ses doigts tout le temps.
Il a donc mené une expérience qui lui a pris 50 ans. Durant ces cinquante années il fait craquer les doigts de sa main gauche au moins deux fois par jours sans jamais faire craquer ceux de la main droite. Une fois l’expérience finie il n’a été trouvé aucune différence entre ses deux mains.
Pour cette dévotion, il a reçu un IgNobel en 2009 (Nobel de la science improbable). Il avait alors 83 ans et à la remise de son prix il a levé les yeux au ciel et a crié : « Mère, je sais que tu m’entends. Mère, tu avais tort ! Et puisque j’ai ton attention, puis-je cesser de manger des brocolis, s’il te plaît ? »

En 2011, une étude à plus grande échelle chez 200 personnes âgées a montré qu’il n’y avait pas plus d’arthrite chez les patients qui faisaient craquer régulièrement leur articulations que chez ceux qui ne le faisaient pas.

Pourquoi « faire craquer » alors ?

En thérapie manuelle, lorsque nous manipulons, le but n’est pas d’entendre un bruit pour soigner.
La base du traitement consiste à redonner de la mobilité aux articulations. Lors de notre bilan nous allons relever les zones en pertes de mobilités et définir lesquelles sont les plus susceptibles de causer la douleur du patient.
Si l’une des zones à traiter est articulaire et que la technique structurelle est la plus indiquée nous allons décider d’effectuer une manipulation.
Ces techniques sont aussi référencé sous le terme H.V.B.A = Haut Vélocité Basse Amplitude.
Pour cela nous allons amener l’articulation dans la position dans laquelle sa capacité de mouvement est la plus limitée pour les paramètres en perte de mobilité, c’est un cumul de tous ces paramètres qui nous permet d’attendre ce que nous appelons la barrière motrice et nous allons aller légèrement plus loin avec le geste structurel qui va mener à l’augmentation légère de l’amplitude de l’articulation (basse amplitude) de façon rapide (haute vélocité) et à la cavitation : la création de cette bulle.
Mais la création de cette bulle n’est pas le but premier de la technique, le bruit nous donne une idée de l’efficacité de la technique mais le but est de redonner de la mobilité à l’articulation de façon durable. Ce sont surtout les tests et leur évolution après la manipulation qui vont nous permettre de vérifier l’efficacité du traitement.

La bulle gazeuse ne sera présente que quelques minutes, nous ne pouvons donc pas faire reposer l’efficacité de notre traitement sur sa présence. La manipulation va avoir une influence sur les tissus environnant de l’articulation (ligaments, capsule, muscles…) et sur le système nerveux local, ce sont ces paramètre qui sont visés dans la manipulation.

Mais vous ne faites pas beaucoup craquer vous, voir même pas du tout !

L’utilisation de technique plutôt structurelle ou tissulaire (douces) dépend du thérapeute et de sa sensibilité, mais aussi du patient que l’on a sur la table. Certaines personnes ont des contre-indications à la manipulation : ostéoporose, suspicion de fragilité, patient trop jeune…
Et puis il existe des façons de voir différentes dans l’évaluation du traitement.
Dans ma pratique je pars du principe que les techniques structurelles ne doivent pas être réalisées d’emblée et sont réservées aux articulations dont la mobilité est fortement limitée ou complètement bloquées. Et meme en cas de blocage complet, je prendrai un temps de travail tissulaire local ou global pour permettre à la technique d’être réalisée dans les meilleures conditions pour le patient comme pour moi.

Attention !!!

Lorsqu’il est réalisé avec précision et dans les bonnes conditions de sécurité le craquement n’est absolument pas problématique et ne sera jamais dangereux.
La réélle dangerosité du geste réside principalement dans les craquement de la colonne vertébrale et surtout dans les craquement cervicaux. Les nerfs présents entre les vertèbres ainsi que les artère les parcourant de haut de bas sont extrêmement sensibles à la torsion du rachis. Il est donc crucial d’éviter tout craquement en rotation de la tête. Il est conseiller d’éviter les « auto-craquement » dans cette zone et si vraiment vous n’y arrivez pas il est préférable de favoriser les gestes en inclinaison de la tête plutôt qu’en rotation.
Lorsqu’il est auto-réalisé le geste ne fait que créer la bulle articulaire et amène un bien être mais ne sera pas orienté vers des paramètres qui amélioreront l’état mécanique à long terme. Il est préférable de laisser un professionnel réaliser ce geste pour qu’il soit à la fois sécurisé et efficace.

Merci pour votre attention jusqu’au bout de cet article. J’espère avoir éclairci certaines zones d’ombre.
N’hésitez pas a commenter, partager et a venir consulter régulièrement les articles de ce blog.
Prenez soin de vous.
A bientôt.
Romain

BIBLIOGRAPHIE

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Maigne, Jean-Yves; Vautravers, Philippe (September 2003). « Mechanism of action of spinal manipulative therapy ». Joint Bone Spine. 70 (5): 336–341. doi:10.1016/S1297-319X(03)00074-5. PMID 14563460.

Composition du gaz : dioxide de carbon, oxygène, nitrogen
Unsworth A, Dowson D, Wright V (1971). « ‘Cracking joints’. A bioengineering study of cavitation in the metacarpophalangeal joint ». Ann Rheum Dis. 30 (4): 348–58. doi:10.1136/ard.30.4.348. PMC 1005793. PMID 5557778.

Laxité ligamentaire et multiplication des cracks
Fryer, Gary; Jacob Mudge & McLaughlin, Patrick (2002). « The Effect of Talocrural Joint Manipulation on Range of Motion at the Ankle » (PDF). Journal of Manipulative and Physiological Therapeutics. 25 (6): 384–390. doi:10.1067/mmt.2002.126129. PMID 12183696.

Bruit de craquement lié au tendons (comme la hanche)
Protopapas M, Cymet T, Protapapas M (1 May 2002). « Joint cracking and popping: understanding noises that accompany articular release ». J Am Osteopath Assoc. 102(5): 283–7. PMID 12033758. Archived from the original on 27 September 2007. Retrieved 2 March 2007.

Lien craquement arthrose non prouvé
Rizvi, Asad; Loukas, Marios; Oskouian, Rod J.; Tubbs, R. Shane (August 2018). « Let’s get a hand on this: Review of the clinical anatomy of « knuckle cracking » ». Clinical Anatomy. 31 (6): 942–945. doi:10.1002/ca.23243. ISSN 0897-3806. PMID 30080300.

Radio des doigts de personnes de 69 à 80 avec comparaison des habitudes de craquement : pas de lien avec l’arhrose
Deweber K, Olszewski M, Ortolano R (2011). « Knuckle cracking and hand osteoarthritis ». J Am Board Fam Med. 24 (2): 169–174. doi:10.3122/jabfm.2011.02.100156. PMID 21383216.

Différence entre craqueur et non de la main : mains plus gonflée et perte de force (mais sans doute liée aux activité pro et loisir)
Castellanos, Jorge; Axelrod, David (May 1990). « Effect of habitual knuckle cracking on hand function ». Annals of the Rheumatic Diseases. 49 (5): 308–9. doi:10.1136/ard.49.5.308. PMC 1004074. PMID 2344210.011). « Knuckle cracking and hand osteoarthritis ». J Am Board Fam Med. 24 (2): 169–174. doi:10.3122/jabfm.2011.02.100156. PMID 21383216.

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